Boutiques de musée·Réflexions transverses

Être ou avoir

En ce jeudi 22 novembre 2018, veille d’un jour de surconsommation inédit appelé « Black Friday » où tout un chacun est appelé à dépenser le plus possible dans une logique consummériste, le quotidien Le Monde publie un article du politologue Paul Ariès sur la gratuité. Et Paul Ariès conclue par cette citation : « On peut formuler mille reproches à la société de consommation ; elle parvient toutefois à séduire en invitant à consommer toujours plus. Rompre avec cette « jouissance de l’avoir » implique de lui en opposer une autre : celle de l’être. »

Cette simple citation a transformé ma journée et je n’ai eu cesse d’y penser. Je n’ai pas compris pourquoi celle-ci m’a tant obsédée (nous avons les obsessions que nous pouvons) jusqu’à ce que je comprenne soudainement qu’elle (ré)activait chez moi une réflexion peut-être finalement inaboutie et qu’elle relevait d’un sujet qui m’avait passionnée des années durant : la consommation dans les musées. Mais avant d’y venir, il est important de revenir sur la notion de « l’être ».

On peut débattre longuement sur la signification ici du mot « être ». Les philosophes l’ont fait avant nous. Parménide (VIe-Ve s. av. JC) avant Socrate, disait que « penser et être est la même chose ». Être ou penser est la même chose. Mais, pour Descartes, penser, c’est avant tout faire preuve d’un raisonnement. Selon Descartes, c’est donc la compréhension qui construit notre être : sans compréhension, il n’y a pas de pensée possible et donc une impossibilité à être. Enfin, pour Heidegger, l’être s’oppose au rien, au néant. Ce qui réunit finalement ces trois courants de pensées est que « l’être » est forcément quelque chose : une pensée, une forme de compréhension ou encore l’existence en tant que telle. Être impliquerait donc l’émergence d’une pensée. Car c’est bien elle qui nous fait prendre conscience de ce que et qui nous sommes.

Ainsi, et pour reprendre la citation de Paul Ariès, mais aussi les travaux du penseur post-moderne Gilles Lipovestky, la société de consommation nous a conduit à nous faire changer de paradigme d’existence. Au 21e siècle, ce sont nos achats qui nous définissent. C’est à travers les marques que nous possédons que nous existons. Le sens du mot « être » induit ici que nos achats nous définissent. De nombreux articles ont déjà démontré que l’achat de telle marque plutôt qu’une autre révélait un certain mode de vie. Ainsi, nos achats et les marques que nous arborons construiraient davantage notre identité que nos pensées ou que notre nourriture intellectuelle. La société de consommation implique que notre manière d’être au monde se résume à la possession. En quelque sorte, cette société nous oblige à avoir recours à un médium (la marque, l’objet) pour exister plutôt que d’être tout simplement.

Et, simultanément, émergent toutes sortes de méthodes de développement personnel pour pallier à nos crises existentielles que nous nous infligeons nous-mêmes en étant toujours plus dépendants à la jouissance de consommer. Alors, on nous somme d’être nous-mêmes. Voilà : « Soi toi-même ». A cette injonction sociétale (et paradoxale), certains seront alors tentés de consommer davantage afin de se construire une identité à travers leurs achats insatiables et continuerons ainsi de creuser un peu plus leur vacuité insane.

Cette citation de Paul Ariès m’a conduite encore plus loin aujourd’hui. C’est alors que j’ai compris l’origine mais aussi l’impossibilité de résoudre le débat autour des boutiques dans les musées : finalement, le débat sur la présence de boutiques dans les musées ne relève-t-il pas de cette dichotomie entre « être » et « avoir » ? Le musée renferme des siècles de témoignages de notre histoire et de nos connaissances. Il est le garant de qui nous sommes dans notre culture qui elle-même nous construit. C’est elle qui nous structure dans une société et qui nous permet de trouver notre place en tant qu’individu. De manière totalement inconsciente, nous avons intégré dans le secteur culturel que le musée avait cette importance là. Ce musée, tel un temple sacré, conserve et transmet ce savoir. Mais, pour faire fonctionner le musée, il est nécessaire de revenir à des considérations beaucoup plus triviales. Si l’État ne peut plus être garant de notre être à un niveau économique (= baisse des subventions), le musée va devoir se substituer à lui et diversifier ses activités. Le musée est ainsi passé en 30 ans du statut de temple du savoir à une entreprise ouverte à notre société de consommation. Tout simplement pour pouvoir survivre et, paradoxalement, continuer à nourrir notre être pensant. Le musée qui devait permettre uniquement de s’élever intellectuellement est soudainement ramené à quelque chose de l’ordre de la possession par l’achat d’un produit dérivé. Le débat se cristallise en effet sur le produit dérivé : le livre étant le support du savoir, il est en revanche aussi noble de l’acheter que d’acquérir des connaissances lors de sa visite au musée. Le livre est ainsi rarement la cible des critiques alors même que nous finissons par le posséder en tant qu’objet.

Être ou avoir, tel est le débat qui a tant animé la question des boutiques de musées au début des années 2000. D’un débat purement matérialiste, nous touchons des questions essentielles : est-ce que nous nous définissons par nos visites ou bien par les objets que nous en rapportons ? Pour ma part, je ne suis satisfaite par aucune de ces deux propositions. Une troisième voie s’ouvre dorénavant à nous. Certains chercheurs ont déjà commencé à penser la question tandis que la plupart d’entre nous avons commencé cette transition : les tendances actuelles à toutes les formes de « co » (co-construction, coopération, co-création, coopétition), au design thinking (méthode d’innovation basée sur l’observation et la participation des usagers) et au « do it yourself » (faire soi-même) indiquent que nous sommes prêts à envisager notre rapport au monde autrement que par la consommation ou uniquement par la pensée. Le ressenti et la prise en compte des émotions est dorénavant admis dans nos sociétés occidentales comme une condition sine qua non à notre existence, comme l’affirme Damasio. C’est parce que nous ressentons que nous sommes. Il est reconnu que le ressenti des émotions est décuplé par la mise à l’écart du mental et que le processus de création est un des moyens pour y parvenir en se recentrant sur le geste. Et si à « l’être » on substituait « le faire » ? N’est-ce donc pas nos actes qui nous définissent le mieux ?

 

Poisson de Cicéron
Extrait Art journal 2017 – Copyright Mathilde Gautier

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