Créativité et design thinking·Réflexions transverses

De la créativité au design thinking ou comment penser la créativité

De nombreuses disciplines se sont intéressées à la question de la créativité : des psychologues, des psychanalystes, des philosophes, des anthropologues et mêmes des gestionnaires… Ils ont tous cherché à définir la créativité, à comprendre comment elle fonctionnait et comment elle procédait, qui étaient les personnes créatives. On a voulu modéliser la créativité et en faire une méthode afin d’augmenter la performance de l’entreprise tant au niveau de sa production (technologie et marketing) que de son efficacité managériale. La créativité a fait l’objet de nombreuses études dans de nombreux champs disciplinaires sans pour autant parvenir à la mesurer car, en réalité, la créativité diffère des époques et des lieux. Elle s’inscrit à la fois dans une temporalité et dans une culture.

Si je m’appuie aujourd’hui sur des recherches existantes, le but de cet article n’est pas pour autant de faire un énième article scientifique sur la créativité mais d’exposer mes réflexions personnelles sur la notion de créativité et son processus. Ces réflexions sont nées de ma pratique personnelle à la fois en tant qu’artiste et à la fois en tant qu’enseignante en arts plastiques et en design thinking. Le fait à la fois de créer et de réfléchir à la créativité m’ont conduit à me poser les questions suivantes :

  • Que met on derrière les mots créatif et création ? Parle-t-on de création de connaissances ? De processus créatif ? D’innovation ? De compétences spécifiques dans le secteur des arts ? De manière de penser ?
  • De quel type de créativité parle-t-on lorsqu’on parle de créativité ? Est-on créatif de la même manière lorsqu’on est un ingénieur, un chercheur, un designer, un artiste ou encore un enfant ? Quels sont les points communs à toutes ces postures et comment donner une définition large de la créativité pour tous ?
  • Peut-on avoir une forte maîtrise technique tout en étant créatif ? La maîtrise technique sont-elles un frein à la créativité ou, au contraire, une manière de la stimuler ?
  • Est-on créatif parce qu’on possède des caractéristiques personnelles spécifiques ou parce qu’on est créatif on développe des compétences spécifiques ?
  • Est-on nécessairement innovant quand on est créatif ? Est-il possible d’être innovant sans être créatif ?

J’essaierai de répondre à ces questions au cours de cette réflexion libre sur la créativité et le processus créatif.

Définir la créativité

Il existe un grand nombre de définitions de la créativité. Celle que je retiens en priorité est la suivante, tirée de l’ouvrage La créativité de l’enfant de Maud Bezançon et Todd Lubart (2015). Cette définition prend en compte la créativité au sens large et concerne tous les individus : « La créativité décrit, d’une manière générale, la capacité d’un individu ou d’un groupe d’imaginer, inventer, construire, mettre en œuvre un concept neuf, un nouvel objet ou découvrir une solution originale à un problème. (…) Concept complexe, la créativité peut être définie comme la capacité à produire des réalisations qui sont à la fois nouvelles et adaptées aux contraintes de la situation dans laquelle elles prennent place (Annabile, 1996 ; Gardner, 1996, Lubart et ak. 2003 ; Ochse, 1990). Une production sera nouvelle si elle n’est pas une copie ou une réplique de ce qui a déjà pu être proposé par d’autres personnes, ou par l’individu lui-même, dans le domaine d’activité considéré. »

Si cette définition est, à mon sens, la plus exhaustive que j’ai pu trouver, elle ne prend néanmoins pas en compte la créativité spontanée qui est pourtant fréquente chez les artistes. En effet, quand un artiste se met à peindre, il ne cherche pas nécessairement une solution (une solution à quoi d’ailleurs ?) ni à mettre en œuvre un concept. Il créé tout simplement parce que, très souvent, il ne peut pas faire autrement. Créer fait partie de son mode de vie et d’une nécessité pour lui. Ensuite, s’il est vrai que sa production sera unique (c’est le propre de l’œuvre d’art) et donc originale, elle peut ne pas être nécessairement nouvelle. Une production artistique peut en effet être « créative » sans être nouvelle. Peut-on ainsi affirmer que l’artiste Gerhard Richter n’est pas créatif parce qu’il peint à partir de photos ? Son originalité tient dans le fait que ses peintures ressemblent à des photos mais ses images n’ont rien de nouvelles dans la mesure où elles ne font que répliquer l’existant. De plus, ce qui peut être considéré comme nouveau pour une personne peut ne pas l’être pour une autre. Quant à la contrainte, elle est en effet une condition sine qua non à la créativité. Sans contrainte (matériel, contextuel, financière ou temporel), la créativité est difficile. Nous verrons plus tard en quoi la contrainte (le cadre) est nécessaire.

88bc879a5cfed37510fefe528415a4b4

La définition esthétique, au sens premier de la créativité, celle qui n’a d’autre objectif que l’expression d’un monde intérieur, celui de l’artiste est donc rarement évoquée dans les définitions que j’ai pu lire. Ces définitions sont en réalité caractéristiques d’une époque qui s’inscrit dans une logique productiviste et qui tend à confondre la créativité avec l’innovation. La créativité précède l’innovation et est nécessaire pour permettre l’innovation. L’innovation opère par la nouveauté mais cela n’est pas nécessairement le cas de la créativité. Être créatif ne signifie pas nécessairement être innovant.

Le processus créatif est différent suivant les postures vis-à-vis de la créativité

De par ma pratique et de par ma formation initiale, je dirai qu’il existe plusieurs types de créativité en fonction de la manière dont on aborde le monde. Un ingénieur ou un designer ne créera pas de la même manière qu’un enfant ou qu’un artiste. A mon sens ce qui distingue le premier groupe (ingénieur/designer) du deuxième groupe (enfant/artiste) est d’une part la finalité de leur production (MOTIVATION EXTERNE) et, d’autre part, la manière dont ils perçoivent structurellement le monde qui les entoure (MOTIVATION INTRINSEQUE). Cela corrobore les théories selon lesquelles le processus créatif procède comme une combinaison de pensées dans notre esprit (INTERNE) et notre environnement (EXTERNE) (Warr et O’Neill, 2005). Le processus créatif implique donc la combinaison de plus de deux matrices de pensée qui sont soit liées soit non liées. Et ces matrices de pensée diffèrent selon plusieurs points. Le premier que l’on peut relever concerne les traits de personnalité de l’individu.

Les traits de personnalité de l’individu sont importants pour développer une pensée originale. Des études sur les personnes créatives ont mis en évidence au moins cinq traits de personnalité ayant une implication notable dans la créativité (Sternberg et Lubart, 1995) :

  • La prise de risque : « La définition de la créativité suppose que les idées proposées par les individus se démarquent des propositions habituelles pour être nouvelles. Pour cela, il est nécessaire de prendre le risque de suggérer des idées qui ne sont majoritairement pas proposées dans la population. » (Bezançon et Todd, 2015) Il faut donc prendre le risque de l’échec. C’est souvent en se trompant qu’on élabore de nouvelles idées.
  • La persévérance 
  • La tolérance à l’ambiguïté: l’individu ne ressent pas de gêne ou d’anxiété face à une information contradictoire ou mal définie.
  • L’ouverture aux nouvelles expériences
  • L’individualisme : « Le trait d’individualisme permet d’éviter de tomber dans le piège de la pression sociale et le comportement conformiste » (Bezançon et Todd, 2015).

Ce n’est donc pas parce qu’on est créatif qu’on a ces traits de personnalité mais parce qu’on est créatif qu’on présente ces traits. Ces traits de personnalité peuvent se développer plus ou moins en fonction du contexte dans lequel l’individu évolue. Les facteurs environnementaux jouent d’ailleurs un rôle important dans le développement de la créativité de l’individu. On parle d’échelles familiale, scolaire et culturelle et chacun de « ces niveaux peut stimuler ou freiner l’activité créative. Simonton (1997) a montré que la présence de créateurs reconnus dans une génération et une société donnée peut prédire en partie le niveau de créativité des générations futures dans un même domaine » (Bezançon et Todd, 2015). La manière de créer ne sera donc pas la même suivant l’environnement dans lequel l’individu a évolué. Il en est de même avec la manière dont il gère ses émotions : « Plus les personnes arrivent à prêter attention à leurs émotions, à les vivre, à les exprimer, plus elles peuvent les utiliser dans leurs productions créatives » (Bezançon et Todd, 2015). Enfin, un dernier point a été mis en évidence par les chercheurs sur la notion de créativité : la manière dont on pense -individuellement ou collectivement- influence les matrices de pensée. Ainsi, le processus individuel (propre à l’artiste) n’est pas le même que le processus créatif collectif (dans une entreprise ou dans une agence de design).

Le processus créatif à l’œuvre chez les designers ou chez les ingénieurs opère dans une optique de résolution de problème face à un besoin du consommateur. Nous sommes donc dans une logique de production et d’innovation qui peut être optimisée par le design thinking.

Le design thinking est une méthode mise au point par l’agence de publicité IDEO à Stanford aux États-Unis au début des années 2000. Cette méthode modélise le processus créatif en décomposant ses différentes étapes et en les appliquant de manière non linéaire dans le processus de création. Chacune de ces étapes décrites ci-dessous permet d’élaborer une pensée novatrice en réponse à un problème posé.

Sans titre

La posture du designer ou de l’ingénieur diffère ainsi de celle de l’artiste ou de l’enfant qui dessine par leurs finalités, le cadre et les motivations convoqués. Pour l’artiste et l’enfant, c’est surtout l’imagination qui est terreau de la créativité. L’imagination est un préalable à la créativité. Elle nourrit la créativité et ne nécessite pas de passer par les étapes d’idéation dont ont en revanche besoin les designers, ingénieurs ou chercheurs pour répondre à un problème. Un artiste ou un enfant ne répondent pas nécessairement à un problème lorsqu’ils créent. Ils créent avant tout pour exprimer leur monde intérieur. C’est une forme de réponse à leur imaginaire mais ce n’est pas une solution à un problème en tant que tel.

Processus créatif orienté « solution »
Processus créatif orienté « expression »
Type de processus créatif Processus créatif modélisé (design thinking) Création spontanée
Profil Designers, ingénieurs Artistes, enfants
Ressources mobilisées Décloisonnements des disciplines pour favoriser la pensée divergente Traits de personnalité et contexte favorisant la créativité
Type de contrainte (cadre) Temporelle, technique, compétences collectives mobilisées Matérielle, économique, technique
Besoin Comprendre le consommateur, tester et échouer jusqu’à trouver la bonne solution. La contrainte temporelle peut être forte et stimulante Du temps pour faire mûrir l’idée
Motivation Recherche d’une solution (produit de consommation) Recherche d’une expression personnelle (production artistique)
Résultat Innovation Art
Méthode Design thinking Processus créatif (créativité)
Vision Court-terme et productiviste Long-terme et pas nécessairement productiviste

Différences entre le processus créatif orienté « solution » et celui orienté « expression »

Un chercheur, un ingénieur ou un designer cherchent une solution à un problème : en ce sens le design thinking est une aide pour eux car le processus leur permet de trouver une solution nouvelle à un problème. L’innovation s’inscrit dans un processus d’itération : on provoque la créativité pour favoriser pour résoudre un problème dans une option de création de produit. Le design thinking force le processus créatif pour des personnes très spécialisées : le fait de mettre en commun plusieurs experts permet de décloisonner les champs de compétences et de favoriser la pensée divergente. C’est en constatant ce phénomène que je me suis posée la question suivante : une forte maîtrise d’une technique ou d’une connaissance peut-elle être un frein à la créativité ?

L’artiste Picasso, à propos des enfants, disait : « Quand j’avais leur âge, je dessinais comme Raphaël mais il m’a fallu toute une vie pour apprendre à dessiner comme eux. » Dès son plus jeune âge, Picasso maîtrise à la perfection les techniques de peinture et de dessin. Sa « mauvaise peinture », qu’il élabore contre les modèles classiques est d’abord une recherche de liberté, d’expressivité… de créativité spontanée ?

Les chercheurs se sont là encore penchés sur cette question et il est apparu qu’un « minimum de connaissances dans le domaine semble nécessaire pour être créatif (Csikszentmihalyi, 2006 ; Feldhusen, 1995). Cependant, les connaissances peuvent parfois avoir des effets négatifs : quand une personne devient trop experte dans une tâche, il existe un risque qu’elle se limite aux connaissances déjà acquises et il peut lui être plus difficile de sortir des chemins déjà tracés (Csikszentmihalyi, 2006 ; Frensch et Sternberg, 1989 ; Lubart et al. 2003) ». Et c’est là que le design thinking intervient et est utile pour les personnes hypers spécialisées. Le design thinking est un outil qui conduit au fameux « thinking outside of the box » tout simplement parce qu’il permet de voir plus loin que son propre champ de compétence. La compétence devient alors un cadre préalable à la créativité. On ne peut en effet pas être créatifs si on ne fait pas appel à un cadre pour permettre l’expression de cette créativité. La limitation du temps est par exemple un cadre intéressant pour se dépasser soi-même. Cette limite structure l’acte créatif. Toute limite externe (comme le temps, des consignes claires, un espace défini ou encore des ressources limitées) permet la créativité car il oblige à trouver des solutions auxquelles on n’aurait peut-être pas pensé autrement. Sans limite, il est en effet beaucoup plus difficile d’être créatif : si on a tout le temps que l’on souhaite à disposition, il est fort possible qu’on ne fasse rien au final et que l’on remette à plus tard la tâche. C’est le principe même du relativisme : si tout est possible, plus rien ne l’est. Si tout se vaut, rien ne se vaut. Les repères se diluent et cela devient au final très angoissant. Cela vaut autant pour un enfant que pour un adulte. La créativité est ce qui permet justement de dépasser une limite technique, sociale, esthétique, etc.

Les connaissances et la maîtrise d’une technique sont donc à la fois un frein à la créativité et un moyen d’y parvenir. A chacun de connaître son seuil pour rester créatif en toutes circonstances !

 

Quelques références…

 Andy Warr and Eamonn O’Neill. 2005. Understanding design as a social creative process. In Proceedings of the 5th conference on Creativity & cognition (C&C ’05). Association for Computing Machinery, New York, NY, USA, 118–127.

Besançon, M., Lubart, T. (2015). La créativité de l’enfant : Évaluation et développement. Wavre, Belgique: Mardaga.

Kaufman, J. C., & Sternberg, R. J. (Eds.). (2006). The international handbook of creativity. Cambridge University Press.

Mark A. Runco & Garrett J. Jaeger (2012) The Standard Definition of Creativity, Creativity Research Journal, 24:1, 92-96, DOI: 10.1080/10400419.2012.650092

Mnisri, K. & Nagati, H. (2012). Une étude exploratoire de la créativité dans les organisations. Question(s) de management, 1(2), 37-57. doi:10.3917/qdm.122.0037.

Sawyer, R. (2000). Improvisation and the Creative Process: Dewey, Collingwood, and the Aesthetics of Spontaneity. The Journal of Aesthetics and Art Criticism, 58(2), 149-161. doi:10.2307/432094

Warr, A., & O’Neill, E. (2005, April). Understanding design as a social creative process. In Proceedings of the 5th conference on Creativity & cognition (pp. 118-127).

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s